vendredi 4 juin 2021

Hommage à Serge Bouchard


L’homme qui a vu l’homme qui a vu la Grande Ourse par les détours de sentier des étés sans fin.

Il nous a quittés pour le village de la Grande Ourse, l’homme qui a vu les hommes des authentiques témoignages des actes de leur vie. Ces véritables; parfois de simples natifs tendus vers nous dans les bras de Mère nature comme des fleurs de justesse, parfois des fondatrices et des fondateurs qui prenaient la mesure de nos vastes contrées non encore souillées par l’appât du gain et les vulgaires ruses appropriatives et expropriatrices, souvent des animaux qui savent parler aux hommes la langue qu’ils ont oubliée. 

À défaut de monter un mammouth pour parcourir les nécropoles de nos mémoires holocènes, il s’est astreint à parcourir notre Boréalie avec un vieux camion aux yeux jaunes de loup-cervier, question de retrouver les sentiers effacés des Ancêtres. Peshu, le Lynx tutélaire, lui a appris à jouer avec les mots, à bondir de modernité à Tradition et à conserver intactes ses fourrures.

Ils l’ont attendu les Oki des Premières Nations. Gulo Gulo, le carcajou, les avait avertis de sa présence à La Romaine. Il fut désigné pour réparer dans la mémoire vierge du territoire des Innus les estafilades laissées par la croix du père Joveneau. Cette croix qui dissimulait le phallus du côté sombre de Kwekwatshew défiant les anges glacés de l’interminable horizon du golfe. Il a su retrancher, le meilleur de notre Loki septentrional, ce grand prêtre des orifices, ouvrant les portes parthénogénétiques et transes historiques pour y déloger les grands troupeaux de mensonges et y faire pénétrer les vérités chantantes du pré historique.

Il me faudrait des pages de nobles écritures pour rendre justice à la richesse des conversations qu’il a eues au cours des années dans son cénacle composé d’amants de la liberté et de la simplicité originelle. 

Mais sache cher aède anthropologue que les sillons que tu as déterrés dans notre imaginaire collectif nous conduiront sur les chemins de Médecine de Makousham où – je crois - tu es allé retrouver la fille du chef. Et cet apport est plus noble qu’un Nobel.

Lug, 27-05-2021


mercredi 19 mai 2021

À l'impossible on est tenu


Oui je sais que

la réalité a des dents

pour mordre

que s’il gèle il fait froid

et que un et un font deux

je sais je sais

qu’une main levée

n’arrête pas le vent

et qu’on ne désarme pas

d’un sourire

l’homme de guerre

mais je continuerai à croire

à tout ce que j’ai aimé

à chérir l’impossible

buvant à la coupe du poème

une lumière sans preuves

car il faut être très jeune

avoir choisi un songe

et s’y tenir

comme à sa fleur tient la tige

contre toute raison

J. P Simeon

lundi 17 mai 2021

L'arbre aux pommes d'or


Face à l'arbre
un silence s'impose
une halte dans le temps

Je me suis souvent assise
à tes pieds
dans la fourche de tes racines
sur la mousse de ton ombre
ma colonne appuyée
à la tienne

On dit que tu possèdes
ton propre langage

Je t'écoute
bruissant ramant
murmurant
entre soleil et rosée
entre ciel et terre

parfois cognant
craquant tambourinant
entre lunes et marées
chantant Gaïa
appelant Héra 

Je suis un fruit
de mon arbre généalogique
d'autres diront une branche
un bourgeon une fleur
issus d'une fécondation 

Je fis un rêve
où j'étais couchée
dans un verger
les arbres y étaient
couverts de pommes d'or

Je saluais à mon réveil
ces Soleils
illuminant ma nuit

Assise à tes pieds
je t'écoute
tu grandis en moi
je jouis de tes jeux
d'ombre et de lumière

Cygne blanc



samedi 8 mai 2021

Un monde idéal


J’ai déjà vécu dans un monde parfait où il n’y avait pas d’Idéal et encore moins d’idéaux ou d’idées fixes, dans la nudité d’une lumière sans mémoire et sans souvenir d’elle-même. En vérité, cet état n’avait rien à voir avec moi et qui que ce soit. Je n’ai pas non plus conscience de l’avoir quitté. Comment et pourquoi y retournerais-je maintenant que le poison de la recherche d’idéal coule dans mes déveines?

M’y voici donc dans le monde idéal; celui de la grimace et des limaces, de la production et de la consumation. M’y voici à m’envoler librement, lyriquement, amoureusement, mystiquement vers des plafonds dont j’ignore évidemment les couleurs dans l’enthousiasme de mes aveuglements. 

Et si l’idéal n’était qu’une question d’attraction? Faudrait peut-être le demander aux nephilims? Mais je crois qu’ils se sont desséchés depuis le temps et les filles de la Terre qu’ils ont aimées ne leur ont guère laissé le prestige de la paternité.

Un radis taoïste vous dira sûrement que l’idéal n’est que la brume du Tao. J’ai assisté bien sûr à quelques percées et effluves de nirvana, mais rien encore qui m’autorise à penser que c’était autre chose qu’une grimace du prince de la quête d’absolu si encore il existe.

Alors le monde idéal pour moi se trouve peut-être dans la giclée des risettes des enfants, la peur attachante des faons, la résilience des plantes et des bestioles et le retour de l’ange. Une effluve, l’haleine d’un vent sans attache, un Verbe sans syntaxe.

Lug Lavallée

mardi 4 mai 2021

J'emporte votre âme

 Vous ne saurez jamais que votre âme voyage

Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté

Et que rien, ni le temps, d'autres amours, ni l'âge

N'empêcheront jamais que vous ayez été.

Que la beauté du monde a pris votre visage,

Vit de votre douceur, luit de votre clarté,

Et que le lac pensif au fond du paysage

Me redit seulement votre sérénité.

Vous ne saurez jamais que j'emporte votre âme

Comme une lampe d'or qui m'éclaire en marchant ;

Qu'un peu de votre voix a passé dans mon chant.

Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme

M'instruisent des sentiers que vous avez suivis,

Et vous vivez un peu puisque je vous survis.

Marguerite Yourcenar, Les Charités d’Alcippe

dimanche 2 mai 2021

Le printemps jeune et bénévole


Le printemps jeune et bénévole

Qui vêt le jardin de beauté

Elucide nos voix et nos paroles

Et les trempe dans sa limpidité.


La brise et les lèvres des feuilles

Babillent, et lentement effeuillent

En nous les syllabes de leur clarté.


Mais le meilleur de nous se gare

Et fuit les mots matériels ;

Un simple et doux élan muet

Mieux que tout verbe amarre


Notre bonheur à son vrai ciel :

Celui de ton âme, à deux genoux,

Tout simplement, devant la mienne,

Et de mon âme, à deux genoux,

Très doucement, devant la tienne.


Emile Verhaeren

lundi 5 avril 2021

Danser encore

Nous on veut continuer à danser encore

Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords
Oh, non non non non non non
Nous on veut continuer à danser encore
Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords

Nous sommes des oiseaux de passage
Jamais dociles ni vraiment sages
Nous ne faisons pas allégeance
À l'aube en toutes circonstances
Nous venons briser le silence

Et quand le soir à la télé
Monsieur le bon roi a parlé
Venu annoncer la sentence
Nous faisons preuve d'irrévérence
Mais toujours avec élégance

Nous on veut continuer à danser encore
Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords
Oh, non non non non non non
Nous on veut continuer à danser encore
Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords

Auto-métro-boulot-conso
Auto attestation qu'on signe
Absurdité sur ordonnance
Et malheur à celui qui pense
Et malheur à celui qui danse

Chaque mesure autoritaire
Chaque relent sécuritaire
Voit s'envoler notre confiance
Ils font preuve de tant d'insistance
Pour confiner notre conscience

Nous on veut continuer à danser encore
Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords
Oh, non non non non non non
Nous on veut continuer à danser encore
Voir nos pensées enlacer nos corps
Passer nos vies sur une grille d'accords

Ne soyons pas impressionnables
Par tous ces gens déraisonnables
Vendeurs de peur en abondance
Angoissants, jusqu'à l'indécence
Sachons les tenir à distance
Pour notre santé mentale
Sociale et environnementale
Nos sourires, notre intelligence
Ne soyons pas sans résistance
Les instruments de leur démence

HK





samedi 3 avril 2021

Limon


Ma naissance comme semence
Comme gland avant la mesure du quand
Et le déploiement de l’espace dans les gorges de la soif

Et plus tard ce lin de conscience
Avec son visage d’automne et de terre
D’abandon aux souffles des bourgeons
Paumes vierges livrées à l’œuvre humide
Pour que s’écrivent toutes les mémoires 
Et les assonances des hautbois
Ne serait-il qu’une souche en devenir
Par laquelle passent les partitions de la forêt 
Faisant valser les nuages ?

Lug

vendredi 2 avril 2021

Merveilleux maintenant


Mon passé a vécu un passé infini,
mon avenir s'ouvre infini devant moi.
Quel merveilleux maintenant,
c'est surement l'éternité.

Kawai Kanjiro

mardi 23 mars 2021

Clin d’œil à Prévert en passant le temps


Mais oui da
Ouïe dada
Rien de plus aisé
Que de passer le temps
Cher Jacquot
Lapin de Paris
Dans les prés verts
Les prés vers
Sur un air de Kosma
Avant que ne disparaisse
Mon temps
À Montmartre
Avec Arletty
Et les pigeons
Ne pigeons pas
De quoi demain sera fait.
Mais ce temps qui passe
Cher Jacquot la Lune
Baïle des chiens et des chats
Et pourquoi pas des Petits Princes
De seins d’Héspéries
Emportant avec toi
Dans un désert trop blanc
Toutes les couleurs du jour
Exaspéré et exsangue
Du don de ses baisers
Aux mains maladroites
D’être encore palmées
Dans leur persistant manque d’imagination
Mais ce temps qui passe
D’outres en outre
Dans une tristesse animale
Ce temps qui passe
Et qui nous casse
Qui nous tasse
Pour un carré d’as
Nous lasse
Tant il sasse
Outrepasse
Lui répond
Le trou noir
Dans un Écho
Narcissique.

Lug

mercredi 17 mars 2021

Minutes obscures


Lumière de ce jour,
je viens du fond des temps.
Respecte avec douceur
mes minutes obscures,
épargne encore un peu
ce que j’ai de nocturne,
d’étoiles en dedans
et de prêt à mourir
sous le soleil montant
qui ne sait que grandir

Jules Supervielle

Chemin sans fin


Je viens de cette âme qui est à l'origine de toutes les âmes.
Je suis de cette ville qui est la ville de ceux qui sont sans ville.
Le chemin de cette ville n'a pas de fin.
Va, perds tout ce que tu as, c'est cela qui est le tout.

Rûmi

samedi 6 mars 2021

Quand on est jamais allé « Nulle Part »


Quand on est jamais allé « Nulle Part »

Un jour ce non-lieu nous interpelle

Est-ce aller « au diable vert »

Comme disait mon père

Et combien coûte un billet pour « Nulle Part »

Où se le procurer

Je déambule sur les quais d’une petite gare sans nom

Derrière le guichet devinez 

Il n’y a personne

Juste un écriteau où l’on peut lire le mot « Bienvenue »

Dans la salle attenante  quelques « voyageurs » déambulent

De long en large puis dans tous les sens  le regard ailleurs

Sommes nous arrivés ou est-ce le point de départ de ce voyage indéfini

Au son d’un klaxon du train qui entre en gare tous se figent

Je me précipite à l’extérieur 

Un long train bleu qui n’en finit pas de s’immobiliser 

De cracher sa fumée de siffler de s’essouffler sous le poids 

De sa ferraille 

« Nulle part » semble être un long voyage bien fatigant

Ma curiosité ma jeunesse ma témérité me propulsent

Dans le dernier wagon après tout nul ne m’attend

Les autres voyageurs sont maintenant sur le quai

Mais toutes les portes se sont refermées

D’aucun ne peut monter à bord

Seule passagère pour « Nulle Part »


Comme bagage un peu de courage et beaucoup de patience

Mais n’y tenant plus je me dirige vers l’avant du véhicule

Nulle trace de vie aucune présence 

Pas le moindre mouchoir tombé d’une poche 

Ou foulard abandonné 

Ou emprunte sur la cuirette des banquettes

Juste un pur silence et une parfaite immobilité

J’observe les visages de mes « Compagnons » demeurés sur le quai

Ils semblent recueillis indécis aveugles à ma personne

J’approche de la cabine de la locomotive

Le cœur battant je dois l’avouer

Aucun conducteur ni cheminot 

Juste un message sur l’écran du tableau de bord

« Vous êtes arrivée comme Nulle Autre »

Cygne blanc














vendredi 5 mars 2021

Printemps sans fin


Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : j’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même une de ses caractéristiques : Quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.

Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire.

Il se moque de conclure. Il ouvre et ne termine jamais. Il est dans sa nature d’être sans fin.

Ce que j’appelle le printemps ne va pas sans déchirure. C’est une chose douce et brutale. Nous ne devrions pas être surpris de ce mélange. Si nous le sommes, c’est que la vie nous rend distraits. Nous ne faisons pas assez attention.

Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié.

Ce que j’appelle le printemps est une chose du même ordre…

Dans le printemps, rien de tranquille ni de gagné d’avance. Lorsqu’il arrive, nous ne nous y retrouvons plus. Presque rien n’a changé et ce presque rien change tout.

Nous nous accoutumons trop vite à ce que nous avons.

Dieu merci, le printemps vient remettre du désordre dans tout ça. Nous découvrons que nous n’avons jamais rien eu à nous, et cette découverte est la chose la plus joyeuse que je connaisse.

Christian Bobin

lundi 8 février 2021

La danse des quatre éléments


Mon Soleil est d'air
ma Lune de terre
je suis sortie des eaux
j’émerge de ma nuit

depuis je cherche le feu
comme j'appelle Dieu

je trace alors un Cercle sur le sable
au Nord j'y dépose une pierre
à l'Est un brin d'encens
au Sud quelques tisons
à l'Ouest une coupe d'eau

Au Centre est ma prière

Je chante et je danse
j'invoque les esprits

Des grands glaciers polaires
aux steppes de la Patagonie

suivant les escaliers aériens
des longitudes et méridiens

survolant les volcans
et leurs fumeroles

baignant dans l’insondable
bouillon océanique

Ils sont là 
ceux que l'on pense ne voir
que dans le cœur d'une fleur
qu'on croit n'entendre
que dans le froissement de l'herbe
qu'on ne peut toucher sans frissonner
dont le doux parfum est souvenir


j'appelle la Terre
j'appelle l'Air 
j'appelle le Soleil
  j'appelle l'Eau


Au centre ma prière
  est une Étoile 
une main ouverte

j’y dépose un peu de terre
un peu de cendres
je salue le soleil
je bois à la source

je chante et je danse

Le Cercle s’ouvre
Il trace mon envol

Cygne blanc

mercredi 13 janvier 2021

samedi 21 novembre 2020

Hommage à une mouche


Je ne veux pas t'écraser
encore moins te tuer
juste te regarder

Ton petit derrière velu
surmonté de tes ailes en verrière
reflet d'arc-en-ciel
posé sur la tranche de mon livre
fruit de mes rêveries

déjà envolées

Te voilà cherchant la chaleur
de l'ordinateur
noire sur noir
je devine tes yeux rouges
observant les facéties de ma souris

Puis mutine tu me suis à la cuisine
et là ça trompe
ça pompe  ça pond
à la douzaine

Qui te féconde
Ta sœur sur le beurre
ton frère qui se fait le camembert 

À la douche petite farouche
tu frottes obstinément tes membres supérieurs
puis les passent et repassent sur ta tête
antennes et aigrettes rebelles
à répétition tes ablutions d'air
comme une prière 
pattes arrières en contrition dans la poussière 
petite Nitouche

Ton corps recouvert de soies
velu velours de tes pattes
sous le vernis de tes ailes
se cache-t-il un cœur
j'ose
un cœur de Manouche
cherchant la lumière

Bourdonnante tu m'as demandé
l'hospitalité
je t'ai laissée entrer
après deux semaines tu as disparu
puis comme un ver d'oreille 
tu m'es revenue

je ne voulais pas t'écraser
encore moins te tuer
juste te garder 
entre les pages de mon livre

Cygne blanc

vendredi 6 novembre 2020

Dialogue avec Vigneault (chemin montant)




Dans la glaise de l’indéterminé
J’écris à la main
Qui jamais ne me répond vraiment

J’ai du mal parfois
Alors je consulte ses méridiens
Les mots me font souvent défaut
Les silences s’accompagnent de leurs faux

Le temps c’est ce vieux miroir
Exsangue de ceux qui sont venus y boire

Les poussières de l’ennui
Bouchent les moustiquaires de la nuit
De la nuit qui luit pour un oui

La chaise de ma grand-mère
Une catapulte à l’assaut
De la chaire de mon grand-père
Pour voir le jour s’allumer
Dans les ivoires de leurs souvenirs

Si l’hiver est un long dimanche
C’est que le repos et les changements de peaux
Sont des vers gravés sur des nuits blanches.

* Les vers 2, 4, 6, 8, 10, 13, 16 et 18 sont extraits du poème "Chemin montant" de Gilles Vigneault

Lug Lavallée

mercredi 4 novembre 2020

Liberté !


La liberté est un état d'esprit, non le fait d'être affranchi de quelque chose ; c'est un sens de liberté ; c'est la liberté de douter, de remettre tout en question ; c'est une liberté si intense, active, vigoureuse, qu'elle rejette toute forme de sujétion, d'esclavage, de conformisme, d'acceptation.

Jiddu Krishnamurti

mardi 3 novembre 2020

L’eau tonne


L’eau tonne
Les pas mortels de dieux ensanglantés

Les trembles exultent les derniers vocables
Des langues ailées

Les fleurs ont vidé leurs outres
Après avoir donné le vin de toutes leurs infidélis

La terre est saoule jusqu’à lie
Les ruisseaux tranchent les artères du Temps
Le silence règne en despote dans son établi
La terre assume toutes les moiteurs.

Lug Lavallée

lundi 2 novembre 2020

Maître Bobard et Maître Connard


Maître Bobard sur son pupitre penché
tenait l'audience en haleine
avocat bien mûr mais toujours vert
il séduisait par son discours frais et mielleux
frisant parfois les salades

Maître Connard à la barre 
se défendait gaillardement
d'accusations d'Usurpateur 
de l'usufruit de ses successeurs
qu'il convoitait à petites lampées

Maître Bobard  non Maître Connard
ou plutôt Babar et Canard 
devaient se rencontrer tôt ou tard
pour cette ineffable histoire
l'un jaboté de baptiste
l'autre ficelé à l'artiste
tous deux pissant le vice

Ne vous en faites pas
il n'y aura pas de Loup au rencart
ni le sang d'un Agneau au ruisseau
ni de Héron sans un rond
ni de Lièvre attardé
ni de Bœuf à la queue de veau
ni d'œufs de Grenouille

Mais peut-être un petit Rat
une Fourmi  un Pigeon
et même une Mouche
se faisant justice de quelques
grains de vermisseaux et de fromage
dans les coulisses du Palais

Revenons à nos deux Lascars

Maître Bobard toujours penché avec peine
sur le dossier du Roublard à la barre
devant une audience haletante 

Maître Connard usant et abusant 
de stratagèmes dans l'espoir
de ne pas y laisser sa chemise
et les dollars de la Promise
en l'occurrence l'usufruit
de la descendance de "la Femme noyée"

Maître Bobard suant 
sous sa perruque féline
et ployant sous le code civil
tambourinait d'impatience
devant une audience incertaine

Maître Connard 
usant de flagornerie
gagnait en souveraineté
et malhonnêteté

Maître Bobard
agissant avec une couardise notoire 
face à ce Croquemitaine de basse cour
laissa finalement  tomber son verdict 
ponctués de magistraux coups de marteau
tuant quelques cafards 
devant son auditoire ébaubi  

La Séance était levée
il n'y aurait pas d'appel
la Femme étant noyée
et sa Descendance virtuelle

Jetons un dernier regard

Au cours de cette affaire 
il s'avère que
Maître Connard semble un fin Renard
et Maître Bobard un Corbeau de corbillard

Cygne blanc

samedi 31 octobre 2020

Samaïn


Octobre
Ou Novembre
Passage
Des vivants et des morts
Échanges
De confidences
Dans un bouquet de feuilles mortes
Dernière moisson des sens
L’ange de l’étrange
Me tend Samain
Tous seins confondus.

Les citrouilles célèbrent les champs
Et le déclin de l’oranger
Les corneilles
Disputent les derniers reflets du jour
Aux corbeaux qui chantent la noirceur
La Terre remplit son encrier
Pour composer avec l’alphabet de la neige
Un nouveau chapitre des vivants et des morts.

Lug Lavallée

samedi 24 octobre 2020

La Sixpatte


À la manière de Jean de La Fontaine!

La Sixpatte ayant fourbi
son mari toute la nuit
se trouva peu vêtue
la bise venue
pas même une petite gaine
ou brin de laine pour sa peine

elle alla chez son voisin
chantant rengaines et refrains

Monsieur Grillon sur son perron
jouait de l'accordéon à boutons
pas à quatre trous  non
ni à quatre roues  voyons
l'accordéon-maison

à la voir si menue
dans sa retenue
il la pris  
la chéris
lui prêtant attention
et quelques fruits de la passion

jusqu'à la saison nouvelle
je danserai lui dit-elle
foi de Sixpatte vernies
je prends mari

et lui de striduler 
de l'aduler tout l'été

après l'Août 
fini les BBQ
plus rien à griller
encore moins à cirer
ni moisson ni poisson

Monsieur Grillon plia chanson
accordéon et ferma maison
au grand Dam
de Madame

non sans malaise
une petite Javanaise
à Sixpatte pour me mettre à l'aise
ne vous en déplaise

notre Pygmalion 
jugea que ce n'était plus de bon ton
de la bourse  les cordons bien serrés
il avait tout donné
à cette Sixpatte sympathique
mais pathétique

menue velue parvenue
la bise venue
elle repartit à son fourbi
peu nanti  mais garanti

eh bien pleurez maintenant
puis souriez en passant

Monsieur Grillon 
aura d'autres chansons
pour d'autres saisons

Mme Sixpatte
reviendra à la hâte
la saison prochaine

Cygne blanc


vendredi 23 octobre 2020

Devenir ce que nous sommes


Devenir ce que nous sommes n’est pas la formule de la facilité mais le chiffre secret d’une conquête. Car il ne s’agit pas de subir ce que nous sommes ni de nous en accommoder mais de le vouloir avec ferveur. Entre toutes les incarnations, choisir la nôtre. Nous désirer où nous sommes et qui nous sommes, à l’instant où nous le sommes.

Christiane Singer

samedi 3 octobre 2020

Juste un geste


Juste un geste
un simple geste
porté par le souffle
s'est échappé
vers toi

le reprendre
serait injure
à la spontanéité de l'instant
à la pureté de l'intention

le désirer autre
le remodeler à volonté
sèmerait le doute 
nourrirait l'incertitude

ce geste ce petit geste
je le voudrais insignifiant
quelconque
sans lendemain

il m'a échappé
je l'ai semé un jour d'absence

tout ton être l'a perçu
l'a saisi  l'a pétrit
de désir de rêve

d'impatience
mais jamais d'oubli
ni de trahison 

porté par le souffle
tel l'aura du silence

imprenable
une larme d'Ange
ne peut l'effacer

Cygne blanc

lundi 21 septembre 2020

Rayon d'or

Nous rions, nous trinquons. En nous défilent les blessés, 
Les meurtris; nous leur devons mémoire et vie. 
Car vivre, c'est savoir que tout instant est rayon d'or
Sur une mer de ténèbres, c'est savoir dire merci.

François Cheng

vendredi 11 septembre 2020

Accoucher d'une nouvelle clarté


Les œuvres d'art ont quelque chose d'infiniment solitaire, et rien  n'est aussi peu capable de les atteindre que la critique. Seul l'amour  peut les saisir, les tenir, et peut être équitable envers elles. C'est à vous-même, à ce que vous sentez, qu'il faut toujours donner raison, contre toutes ces analyses, ces comptes-rendus ou introductions; quand bien même vous auriez tort, c'est la croissance naturelle de  votre vie intérieure qui vous amènera lentement, avec le temps, à d'autres conceptions.  

Laissez vos jugements connaître leur propre développement, calme, non troublé; comme tout progrès, il doit venir de la profondeur du dedans, et rien ne peut le hâter ni l'accélérer. Tout doit être porté à terme, puis mis au monde. Laissez chaque  impression et chaque germe de sensibilité s'accomplir en vous,  dans l'obscurité, dans l'indicible, l'inconscient, là où l'intelligence  proprement dite n'atteint pas, et laissez-les attendre, avec une  humilité et une patience profondes, l'heure d'accoucher d'une  nouvelle clarté : cela seul s'appelle vivre l'expérience de l'art : qu'il  s'agisse de comprendre ou de créer.

Rainer Maria Rilke

jeudi 10 septembre 2020

La canopée


La canopée
du négrier éthéré

le canotier

de l'héritier vétéran


le chapelier

du retraité véhément


l’éthéré

vétéran véhément 


le canotier 

laissé sur le canapé

du négrier véhément

héritier du chapelier


le rescapé

de la canopée

au canotier éventé


le chapelier frisé

vantant ses bérets feutrés

à des toqués


le négrier dénigré

véhiculant des rasés

ventripotents


le vénéré tonsuré

échappé du couvent

au clocher émergeant

de la canopée ventilée


l'éminence mitrée

du silence sacré

évitant les décoiffés

pénitents


le chapelier effervescent

de l'archevêché

éventré devant 

les pénitents décapités


les décapités innocents

réclamant une couronne


Cygne blanc




dimanche 30 août 2020

Terminaisons en ur et ir

 

À Ur

Grondait l’ire

Des temps à venir

Inutile désormais de chercher des ciels purs

Étaient venus le temps des ziggourats et des menhirs

Vraiment une lutte à finir

Entre l’azur et l’obscur

Entre dire et mentir


Non nos fémurs

Ne sont pas faits pour se rompre contre les murs

Mais pour courir

Après les papillons et les sourires


À Ur 

Sont apparues de nouvelles urgences sur fond de soupirs

De puissants mensonges à l’effet qu’il fallait atteindre l’âge mûr

Pour voir les fruits du destin s’épanouir

Pour dégager le présent du passé et du futur


Lug


vendredi 28 août 2020

Poignée de lumière


L'intelligence est la force, solitaire, d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi - vers l'autre là-bas, comme nous égaré dans le noir.

Christian Bobin 

mardi 25 août 2020

Sixties

Syracuse 1968

J’avais dix ans

Encore tout mon temps

Bob Dylan, Eight miles High

Hurdy Gurdy Man, 

Cheveux aux vents

Quelques ruptures d’horizon

À l’occasion.

Robert Kennedy venait de mourir

Comme un trop lointain bruit de verre brisé 

Dans le ciel encore trop parfait de l’Amérique.

Michel Legrand lui dédia Celui-là.

L’Empire perdait du sang.

Les géants ne s’écroulent jamais en une seule nuit

Des décennies, des siècles parfois.

L’azur se teintait de roses froides.


J’avais dix ans 

L’été de ma première blonde

Tellement blonde celle-là

Que j’en oubliais les Black Panthers

Et le soleil qui cognait à ma fenêtre.

Elle vendait des frites

Mais mon cœur battait tellement fort pour elle

Que je n’entendais que lui,

Tellement qu’il enterrait

Le rythme des tambours des Indiens d’Amérique

Celui des vaudouisants dans les ghettos noirs,

Le vol agaçant des mouches,

La rage folle des marteaux-piqueurs,

Et les gargarismes des corvettes et des Harley Davidson.

Je n’entendais que lui pour ses yeux à elle

Et ses cheveux d’elfe.


Le temps de son absence me brisait les tempes

Mais j’avais appris l’art de réduire les distances

En la faisant apparaître chaque fois au bout de mes pensées

Mais que les ruelles et les rues avaient les jambes longues.


Qu’est-elle devenue ma vendeuse de frites?

Une agente d’immeuble ? 

Une chirurgienne dentiste ?

Une poseuse d’ongles ?

Une pianiste ?

Lay Lady Lay me tourne toujours dans la tête

Et il me semble parfois que dans la logique 

Des rendez-vous ratés et des avenues vierges

Hier est demain à deux mains!


Lug