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samedi 12 mars 2022

Les âges de l'amour


L’amour à quatre ans
S’amuse à arracher les pattes des sauterelles
Sautille de fleurs en couleurs
Collectionne les estampes du bonheur
Et s’endort le soir dans des rêves d’aquarelles

L’amour à treize ans
Allonge ses bras, ses soifs et ses mains
Scrute l’opacité de la nuit avec un sonar
Rutile dans des brousses denses en quête d’un léopard
Fixe des rendez-vous païens aux carrefours des chemins

L’amour a toujours vingt ans
Il susurre des oiseaux de feu du bout de ses lèvres
Aux battements de son tambour, il fait vibrer ses tempes
Discourt comme un prêtre troubadour dans son unique temple
Et toujours, suit les rouges à lièvres de ses horizons vierges

L’amour à vingt-six ans
Installe son campement
Multiplie les projets avec ses tentacules de pieuvres
Et cherche à transformer son couple en chef-d’œuvre
Puis glisse d’enchantements en enfantements

L’amour à trente-trois ans
Écartelé à la croisée des sept douleurs
À l’heure atroce et pénible des choix
Hésite entre écouter sa voix et emprunter sa voie
Cherche à distinguer le vrai du faux des anges et démons souffleurs

L’amour à trente-neuf ans
Éclairé par la Grande-Ourse
Bâtit et aménage sa tanière
À même les semences du futur et les rêves d’hier
Pour le bonheur de ses petits oursons

L’amour à quarante-quatre-ans
Se mesure à de nouvelles règles
Démons du midi, appétits inédits
Besoin d’être compris et d’épuiser les non-dits
Pour retrouver la fraîcheur des bonheurs espiègles

L’amour à cinquante-deux ans
Reprend son baluchon
Et pense à retourner chez soi
Après avoir beaucoup pensé, beaucoup erré
Joué au cochon avec des nichons
Cesse d’être affairé et conçoit un amour éclairé

L’amour toujours reste jeune et vieillit bien

Lug 20-02-2022

jeudi 10 mars 2022

Avant de m’assagir


(Sur un air de Jean-Pierre Ferland)

Te souviens-tu des balançoires
qui nous soulevaient les pieds jusqu'au ciel
la chevelure dans la ramée des arbres
la tête renversée par les élans telluriques

Juste pour te plaire
je mangeais des grappes de lilas
je buvais la bave des marguerites
je saignais les coquelicots

Te souviens-tu lorsque nous courrions
plus vite que le nuage chargé de pluie
d'orage nos corps électrisés se heurtaient
aux portails séraphiques

Pour te charmer je te confectionnais
des bracelets de limaces
je caressais le ver de terre
je croquais l'escargot

As-tu souvenir de l'étang aux quenouilles
où nous jouions aux noyés
où filait la brume d'avril
sur nos visages étales nos corps fluets

Pour te conquérir je gagnais la rive
te tendais un roseau effleurant ta peau
chantant t'appelant en vain
tu t'abandonnais à l'onde

Tu ne te souviens plus

Pour t'aimer j'effeuille la marguerite
un peu beaucoup désespérément
infiniment  

Cygne blanc Avant de m'assagir
Je veux me garder
Un coin de ciel
D’orange brûlée
Un nectar d’ébène
Plein la gorge
Des percussions d’eucalyptus
Plein les oreilles
Et d’être rejeté
Comme Jonas
Par un océan
Jamais lassé
De répandre
Ses perles de bonheur

Avant de m’assagir
Je veux abandonner
Aux morsures du sable
Les mues de mes soucis
De mes regrets
Et de mes amours
Non consommés
Je veux surtout
Marcher pieds nus
Dans les diaphanes lumières
Jusqu’à l’établi
De l’oubli des jours
Où le batelier est roi

Avant de m’assagir
Je veux croire
Une dernière fois
Que l’impossible
Que Sydney, Rio,
Valparaiso, Oslo
Ne sont pas plus éloignés
Que mes yeux le sont de tes lèvres
Que dans chaque rose
Un mystère d’amour repose
Que le ciel vient
À qui sait l’attendre
Et le tendre


Lug 03-02-2022

mardi 8 mars 2022

Les portes de Kiev


J’ai franchi les portes de Kiev. Rêve ou réalité? Qu’importe! Tout au-delà des portes semble surnaturellement si réel. La ville bombardée est désertée. Seule la statue de la Matouchka Rossia est restée intacte. C’est trop d’austérité, de gravité et de silence. Un silence de pierre comme celui d’anciennes religions et d’anciennes civilisations devenues aphones. On croirait assister au triomphe lithologique du gris et de la poussière de gneiss. Dans cette ville abandonnée par ses fantômes, j’ai l’étrange sentiment que tout peut basculer. Et que dire de cette insistante et intangible poussière qui flotte dans l’air stagnant et qui tait des épopées et des histoires singulières ? 

J’en suis à ces impressions quand j’entends quoiqu’encore très faible un bruit semblable à celui d’un serpent qui rampe sur l’asphalte. Soudainement, au coin d’une rue, une silhouette apparaît, une silhouette qui semble être celle d’une vieille dame.  C’est une vieille femme dont il est impossible d’attribuer un âge tant le temps s’acharne à la maintenir en vie. Toute courbée, rabougrie, bossue, sculptée par l’arthrite, elle se traîne, indestructible telle Mère Courage, enveloppée comme un oignon dans des couches de morceaux de vêtements déchirés jaunes, gris et moisis. Un zéphyr à tête de vizir turc se lève pour disparaître aussitôt.

La vieille centenaire m’a aperçu et quand j’essaie d’immobiliser son regard, je me sens avalé par les profondeurs noires de la Terre. Je la suis de loin. Au tournant d’une rue, elle disparaît et j’aperçois alors un enfant chauve tout recroquevillé sur lui-même qui semble purger une pénitence comme celle réservée aux mauvais garnements qu’on forçait à la retenue dans le coin d’une salle de classe. Quelque chose contraste entre son immobilité et celle des stèles des bâtiments bombardés, quelque chose de l’ordre de la détention éternelle dans un corps encore doté de vie, mais qui n’a plus de volonté autre que celle de respecter sans manifester la pénitence qui a scellé son âme, blonde comme la lumière des steppes quand elle danse avec la poussière des villes. Il voulait des châteaux… Le voici réduit à un carré de sable aux frontières infranchissables. Cet enfant plongé en lui-même fut jadis un homme qui se mesurait aux tigres, aux ours et aux grands de ce monde. Il était fier comme le premier empereur mésopotamien Gilgamesh, rien n’était à l’épreuve de ses défiances et il aimait par-dessus l’ordre et la puissance, essentiellement les siens.

Dans la stridence silencieuse et aigüe de Kiev, les bâtiments sont les cartilages des ailes d’étranges créatures de rêves! Ici tout à sa doublure, malgré ce nimbe radioactif de Tchernobyl réactivé. Un jeu de poupées gigognes et de pelures d’oignons qui cache un atome fertile de Terre promise.

J’avais oublié que c’était le premier jour du printemps. Subrepticement, je sens que je dois détourner mon attention de la scène avec l’enfant et me retourner. Je vois alors la vieille dame franchir la grande porte de Kiev pour disparaître dans la steppe ancestrale. Elle a retiré ses pelures de misère et apparaît alors dans toute sa gloire avant de s’évanouir dans la rosée. 

Les cloches de la Kiev restaurée se mettent alors à sonner et les rues se remplissent de ses habitants comme dans ces toiles des peintres flamands. Les gratte-ciels et les tours d’habitation construites à l’époque de la Russie soviétique sont disparus et à leur place de vieilles chaumières sont apparues qui laissent s’échapper des filets de fumée parfumée de leurs âtres. Je comprends alors la prophétie du Père Zosime relatée par Dostoïevski dans Les Frères Karamazov au sujet de la réinstauration de la Jérusalem céleste, de la cité éternelle du Christ-Roi, une fois le dernier orgueil vaincu, déposé aux pieds de la grande Déméter russe, la Matouchka Rossia dont il ne reste que le cartilage dans la cité légendaire.

Lug 03-03-2022



dimanche 30 août 2020

Terminaisons en ur et ir

 

À Ur

Grondait l’ire

Des temps à venir

Inutile désormais de chercher des ciels purs

Étaient venus le temps des ziggourats et des menhirs

Vraiment une lutte à finir

Entre l’azur et l’obscur

Entre dire et mentir


Non nos fémurs

Ne sont pas faits pour se rompre contre les murs

Mais pour courir

Après les papillons et les sourires


À Ur 

Sont apparues de nouvelles urgences sur fond de soupirs

De puissants mensonges à l’effet qu’il fallait atteindre l’âge mûr

Pour voir les fruits du destin s’épanouir

Pour dégager le présent du passé et du futur


Lug


jeudi 9 mai 2019

Le cheval inventait sa race


Variante sur un vers de Gilles Hénault, issu de Totems (1953)

Le cheval inventait sa race 
En sol d’Amérique
Et croyant effacer ses traces
Celles des servitudes au temps de Gengis Khan
Il oubliait Attila, les Huns puis la chute de Rome.
Ignorant encore que les bisons avaient survécu à ses ancêtres
Disparus entre Paléolithique et Néolithique.

Le cheval s’apprêtait à créer une nouvelle race
Tout domestiqué qu’il était
Sensible et fougueux 
Dans son cœur conçu pour les grands espaces.
Savait-il qu’il servirait de monture aux conquistadors de Cortés ?
Pressentait-il bientôt l’immense déchirure
 Dans le ciel de Tenochtitlan
L’effroi dans les regards?
Les siens et ceux des grands prêtres de Moctezuma
Convaincus du retour du grand serpent à plumes 
Mordant dans la chair ensanglantée  du soleil
Faisant tourner la roue du temps
 Pour l’émergence du suivant
Fins d’empires, temps suspendus 
Et lendemains inquiétants.
À son insu
Le cheval renouait avec le goût du sang 
Et la folie des hommes.

Plus tard, traversant le Rio Grande
Il allait donner naissance à une race qui dominerait encore le monde
Aussi Apaches et Navaho l’adoptèrent 
Dans l’espoir d’allonger la crinière de leurs déserts.
Puis balayant la poussière des Plaines
 Faisant écran à la vision de La Femme Bison
Il allait conquérir le Nord
Avec sa race de métis et de bâtisseurs
De nomades aimants des grands espaces
De sédentaires aux regards apaisés de pacages.

Mais le cheval domestiqué ignorait-il son déclin ?
Aurait-il renié sa race
S’il avait su tous les arbres abattus 
Pendus à l’horizontal 
D’un océan à l’autre
Et qu’il serait remplacé dans cette nouvelle déchirure du ciel
Par le bruit el la fureur du train
Création d’une race de vitesse aux veines
Qu’il serait relégué à l’oubli
Avec l’avènement des chevaux de métal
Et des Pégases d’acier sillonnant le ciel
Effrayé comme jadis le furent les Aztèques 
Et les peuples autochtones d’Amérique ?

Maintenant dans les yeux toujours  effarouchés du cheval 
L’approche croissante du galop 
Des montures de la fin des climats et du Temps !

Lug Lavallée

dimanche 10 mars 2019

Ducharme, Pélo, Céline

D P C
Dépecer le Verbe
Pour ravitailler les grands migrants
Poètes, mystiques et fous errants.

Je n’ai plus de mots pour te dire
Ce qui me pense et ce qui m’observe
Je n’ai plus de peau pour survivre
À cet immense qui m’énerve.

Céline, Pélo et Ducharme
Trois détracteurs de la bêtise
Pourfendeurs de l’adulterie
Bardamu fuyant la mitraille
La guerre qui ne dort jamais
Sa fureur toujours aux aguets
Pélo hurlant contre la grisaille
La torpeur du cœur qui nous hypnotise
Et Bérénice débusquant dans le réel sa sorcellerie.

Vous n’êtes pas écœurés de mourir bande de caves
Il y a décidément trop de monde dans les caves
Et il y a trop de caves dans le monde
Trop de caves au grand air
Qui nous volent nos parts d’eau, de feu et de terre
On devrait peut-être les ouvrir les caves
Pour libérer du ventre de Chronos
Les Bébert et les petits mammifères
Tous les enfants du Temps
Les Titans et les broutant
Les chantants et les hésitants
Les débutants et les haletants
Les embêtants et les irritants
Les percutants et les révoltants
Les mutants et les pourtant
Maintenant qu’il n’y a plus rien
Dans la boîte à Pandore
Plus de bien et plus d’ellébore
Sauf de la culpabilité
Et de la cupidité
Excréments de l’Espérance
Qui a décidé de tenter sa chance
Hors du monde devenu rance.

À moins de changer d’arme 
À l’instar de l’Asie Azothe à Ducharme
Recommencer dix fois sa première année
Ne jamais quitter nos îles Fortunées
Faire sortir Dieu de son moïse
Réinventer une Nouvelle Héloïse
Tuer le Temps dans la spirale magique
Et délivrer nos amours géologiques.

Quoi ? Encore un texto ?
Allô? Quoi ?  Pélo ?
Edgar Poe a perdu sa peau ?
Tu n’étais ni un alcolo ni un bozo
Un amant du beau comme les animaux
Quoi Céline t’a volé le show?
La Céline à Ange devil
À Las Vegas, il n’y a plus de gaz
Plus de Kerouac et de jazz
Rien que des cartes truquées
Des yankees et des mosquées
On n’en finit jamais avec la guerre, c’est débile
L’école et le pétrole
D’une ère à l’autre on erre
On cherche des symboles dans des protocoles
Les rues sont pleines de petits Bardamu
Flânant sous des feuillus tout émus.

Les mots dorment comme des morts
Dans les cimetières et les dictionnaires
Privés de liberté et de lumière
Dans l’absence du Verbe
Ils oublient leurs étés
Sombrent dans le Léthé
Se crispent, acerbes.

Non Quichotte n’était pas cinglé
Les moulins qu’il voyait faucher
Étaient des géants bien réels
Des broyeurs et hachoirs d’âmes
Machines à sous et à vie
Grands généraux à Kali
Assoiffée de sperme et de sang
De l’innocence des enfants
Les animaux l’ont compris
Et se sont retirés espèce après espèce
Fuyant nos kermesses et nos messes
Deviendront-ils les fossiles de nos demains virtuels ?

Quoi Pelo ?
Ton esprit a retrouvé son Grand Nord
La beauté qui nous mord
Avec les troupeaux de caribous 
Les meutes de loups
Les derniers ours polaires
Qui voient les termites ronger le manteau d’hermine de leurs hivers.

Céline, Ducharme et Pélo
Trois témoins de la sottise
Les moulins à Quichotte
Recyclés dans les usines Ford à Détroit
Sadisme et masochisme
Judaïsme et christianisme
Oiseaux de proie de Bérénice et Azothe
Arrachant à notre Terre promise
Son foie, son cœur et sa peau
Et siffle toujours dans la nuit le train
Qui a chassé Monsieur l’indien.

Vous n’êtes pas écœurés de téter 
Bande de débandés de la Voie Lactée
Les mamelles de la pute à Big Brother
Les tétines université et système de la santé
 Diplômes et pilules vous privent d’être de votre vie l’auteur.

Aérez la cave
Vivez que diable!
Pélo l’a compris
Dans les yeux des animaux heureux
Dans le silence des ciels bleus
Et des forêts assoupies.
Cherchez l’inédit
Réintégrez le livre de la vie!

Luc Lavallée