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mardi 12 septembre 2017

Le bruit d'eau de tes pas

J'ai faim de tes cheveux, de ta voix, de ta bouche
Sans manger je vais par les rues et je me tais,
Sans le soutien du pain, et dès l'aube hors de moi
Je cherche dans le jour le bruit d'eau de tes pas.

Pablo Neruda

jeudi 8 septembre 2016

Ce temps où tu m'aimas

Ce temps où tu m'aimas, je le sais s'en ira
Il sera remplacé par une époque bleue
et sur le même os sera une autre peau,
ce seront d'autres yeux qui verront le printemps.

J'ai cru mourir, et j'ai senti le froid de près,
de ce que j'ai vécu je ne laissais que toi
ta bouche était mon jour et ma nuit de la terre
et ta peau le pays fondé par mes baisers.
Pablo Neruda

samedi 2 juillet 2016

Femme Anima

Dans mon ciel au crépuscule tu es comme un nuage
et ta couleur et forme sont comme moi je les veux.
Tu es mienne, tu es mienne, femme aux douces lèvres
et vivent dans ta vie mes rêves infinis.

Pablo Neruda

vendredi 3 juin 2016

Vie et mort d'un papillon


Le papillon de Muzo vole dans l'orage:

les fils équinoxiaux au grand complet
et la pâte givrée des émeraudes,
tout vole dans l'éclair,
l'air secoue ses ultimes conséquences,
alors une pluie d'étamines vertes,
le pollen effrayé de l'émeraude monte:

ses grands velours et leur parfum mouillé
retombent sur les rives bleues de l'ouragan,
ils s'unissent aux levures de la terre
et s'en retournent enfin à la patrie des feuilles.


Pablo Neruda, le Chant général

mardi 10 mai 2016

Une rose


Je vois près de l'eau une rose, une petite coupe
aux paupières vermeilles,
un son aérien la maintient dans l'espace:
une clarté de feuilles vertes touche les sources
et transfigure la forêt avec des êtres solitaires,
des êtres aux pieds transparents:
l'air n'est plus que vêtures claires
et l'arbre instaure sa grandeur dans le sommeil.


Pablo Neruda

mercredi 27 avril 2016

Il meurt lentement


Il meurt lentement, celui qui devient esclave de l'habitude, refaisant chaque jour les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère, ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements, à parler à un inconnu, celui qui évite la passion, celui qui ne change pas de cap, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n'a fui les conseils sensés.

Il meurt lentement, celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n'écoute pas de musique, celui qui ne sait pas rire de lui-même.

Pablo Neruda

vendredi 1 avril 2016

Matin


J'ai faim de tes cheveux, de ta voix, de ta bouche,
sans manger je vais par les rues, et je me tais,
sans le soutien du pain, et dès l'aube hors de moi
je cherche dans le jour le bruit d'eau de tes pas.

Je suis affamé de ton rire de cascade,
et de tes mains couleur de grenier furieux,
oui, j'ai faim de la pâle pierre de tes ongles,
je veux manger ta peau comme une amande intacte,

et le rayon détruit au feu de ta beauté,
je veux manger le nez maître du fier visage,
Je veux manger l'ombre fugace de tes cils,

J'ai faim, je vais, je viens, flairant le crépuscule
et je te cherche, et je cherche ton cœur brûlant
comme un puma dans le désert de Quitratùe.


Pablo Neruda

dimanche 14 février 2016

Ode au temps qui passe

 
A l'intérieur de toi ton âge
croit,
à l'intérieur de moi mon âge
marche.
Le temps est résolu,
nulle cloche qui sonne,
il s’accroît, il chemine,
à l'intérieur de nous-mêmes,
il apparaît
comme une eau profonde
dans le regard,
et près des châtaignes brûlées
de tes yeux.
C'est un brin d'herbe, la trace
d'un fleuve minuscule,
c'est, montant vers ta bouche,
une petite étoile sèche.
Le temps hisse
ses fils
vers tes cheveux,
mais dans ton cœur
ta senteur
est comme un chèvrefeuille,
vivante comme un feu.
Vieillir en vivant
est beau
comme ce que nous vivons.
Chaque jour
fut une pierre transparente,
chaque nuit
pour nous fut une rose noire,
et ce sillon sur ton visage, sur le mien,
est pierre ou fleur
ou souvenir d'un éclair d'orage.
Mes yeux se sont usés à ta beauté,
mais tu es mes yeux.
Peut-être que j'ai fatigué sous mes baisers
ton double sein,
mais tous ont dû voir dans ma joie
ta splendeur secrète.
Amour, qu'importe
si le temps,
celui-là même qui dresse comme deux flammes,
deux épis parallèles,
mon corps et ta douceur,
demain les maintient
ou les égrène
et de ces même doigts invisibles
efface les identités qui nous séparent
nous donnant ainsi la victoire
d'un seul être final sous la terre.

Pablo Neruda


lundi 1 février 2016

Livre laisse-moi libre

Livre laisse-moi libre.
Je ne veux pas être habillé
en tome,
je ne sors pas d'un volume,
mes poèmes
n'ont pas mangé de poèmes,
ils dévorent des événements passionnés,
se nourrissent d'intempéries,
tirent un aliment
de la terre et des hommes.
Livre, laisse-moi marcher sur les chemins
avec de la poussière sur mes souliers
et sans mythologie:
retourne à ta bibliothèque,
je vais à la rue.
Pablo Neruda

samedi 30 janvier 2016

Ode à la poésie


Près de cinquante ans
que je fais route avec toi, Poésie.
Au début tu me faisais des croches-pieds
et je m'affalais
sur la terre noire,
ou j'enterrais mes yeux
dans la vase des mares
pour voir les étoiles.
Plus tard tu t'es enlacée
à moi avec les deux bras de l'amante
et tu es montée
dans mon sang
comme une liane.
Puis
tu t'es changée en une coupe.

Quelle beauté
ce fut
de te déverser sans te vider,
de servir ton eau inépuisable,
de voir qu'une goutte
tombant sur un cœur brûlé
il renaissait de ses cendres.
Pablo Neruda