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mardi 4 mai 2021

J'emporte votre âme

 Vous ne saurez jamais que votre âme voyage

Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté

Et que rien, ni le temps, d'autres amours, ni l'âge

N'empêcheront jamais que vous ayez été.

Que la beauté du monde a pris votre visage,

Vit de votre douceur, luit de votre clarté,

Et que le lac pensif au fond du paysage

Me redit seulement votre sérénité.

Vous ne saurez jamais que j'emporte votre âme

Comme une lampe d'or qui m'éclaire en marchant ;

Qu'un peu de votre voix a passé dans mon chant.

Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme

M'instruisent des sentiers que vous avez suivis,

Et vous vivez un peu puisque je vous survis.

Marguerite Yourcenar, Les Charités d’Alcippe

samedi 30 avril 2016

Vers gnomiques


Je t’ai vu grandir comme un arbre
Inénarrable éternité;
Je t’ai vu durcir comme un marbre,
Indicible réalité.

Prodige dont le nom m’échappe,
Granit trop dur pour le ciseau,
Bonheur partagé par l’oiseau
Et par l’eau que le chien lape.

Secret qu’il faut savoir et taire,
Tout ce qui dure est passager;
Je sens sous moi tourner la terre;
Le ciel plein d’astres m’est léger.

Vous souriez, mort bien couchés!
Tout ce qui passe pourtant dure;
Les brins minces de la verdure
Sont faites du grain noir des rochers.


Marguerite Yourcenar