samedi 18 juin 2022

Rayonnement silencieux


J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence.

Antoine de Saint-Exupéry

vendredi 17 juin 2022

Les couleurs


D’abord le noir et le blanc de mémoire
Le noir profond avant même la naissance du son
Le noir qui s’imprime jusqu’au sang du frisson
Jusqu’aux rouges râles des volcans et des monstruations

Puis le rouge de tes lèvres dans l’aube du désir
Le monde recommence émergeant de l’immonde
Aux fraises les premiers visages
Aux pommes leurs ivoires sanguinaires
Aux cerises leurs urgences nocturnes
Le rouge qu’il ne faut pas verser
Seuls les cardinaux peuvent nous picorer le cœur
Sans jamais rien nous enlever
Revêtant nos rêves avec les soieries des roses

L’orangeraie nous réveille
Et au marché des maroquineries
Les mirages vont de peaux en peaux
Pour trouver de l’eau
Sous des soleils qui nous cuivrent

Dans les bois, les parterres et les sentiers
Érythrones, pissenlits, tussilages
Chantent le printemps
Rivalisent avec le soleil borgne
Lui font monter la moutarde des champs au nez
Et il éternue son pollen dans les verdures
Puis dans leur gaine brune les bourgeons
Dégainent dans chaque arbre des vers nouveaux
Les triomphants dénis des nuits d’encre et des hivers blancs
Les étés aux yeux de serpents
Mais à l’envers dans les reflets des arbres dans les lacs
Les algues vertes rêvent du bleu infini du ciel
C’est l’heure de naviguer
De connaître les couleurs de tous les ports
Avant d’être avalé par l’océan
Le grand Léviathan
Et de descendre jusqu’au cœur violet et mystique de la Stella Maris
Précédant le grand tunnel blanc.

Lug

mercredi 15 juin 2022

Dualité


Il est deux êtres en chaque homme; l'un est éveillé dans l'obscurité, l'autre est endormi dans la Lumière.

Khalil Gibran

lundi 13 juin 2022

La folie


La folie échappée d’une fiole
Abandonnée à une croisée de chemins
Dans une toile où gisent des étoiles
Égarées comme dans un casse-tête
Chante d’inaudibles paroles à tue-tête
Qui font pousser des oreilles
Partout où se nidifient ses regards

La folie nous arrive comme ça
Par un coup de vent trop fébrile du printemps
Et pollinise des idées de grandeur
Dans des recoins d’étroitesse d’esprit
Qui vont telles des monarques
Butiner dans des chambres à découcher dehors
Avec des sirènes ou des pompiers du troisième type

La folie qui s’éclaire aux soleils des mouches à feu
Quitte la raison comme on laisse la maison des éternels retours
Franchit zébrée le seuil de la prison des invertébrés de la liberté
Et s’aventure en diagonale sur l’échiquier de la vie
Convaincue de la souveraineté de la marge
Où jamais elle ne plantera le mât de l’échec

La folie a des poumons de nimbus et de cumulus
Et des bras qui pendent aux trônes des forêts
Et des mains d’ailes d’hirondelles
Incapables de dérober la beauté du monde
Mais quand elle prend ses jambes à son cou
Elle change de polices et de caractère
Et défie le langage de l’immobiliser
Et elle saute de clôture en faim du monde
Avec ses brebis assoiffées de Voie lactée

La folie est une aquarelliste des grands espaces
Qui n’a pas besoin de pins sots et de cils de chevaux
Elle confond le proche et le lointain
Qui en perdent leurs repères de fauves affamés
Et craignent que la savane de leurs certitudes
Soit avalée par la forêt des inquiétantes étrangetés

Au bout de sa solitude la folie finit par perdre sa raison d’être
Et retourne au bercail des inquisitions
Où elle reçoit son jugement
Et son second baptême
Après la crucifixion de ses vertiges
Et là enfin folle, elle assiste au triomphe de la raison
D’une raison qui tue les fous comme elle déracine les arbres des oiseaux
En son rêve de carré de sable stérile et martial.

Lug

---

A noter la parution de "L'Aube métisse", recueil de poèmes de Lug qui nous fait l'honneur de bien souvent alimenter ce blogue :


En voici la présentation:

Historiquement, L'Aube métisse renvoie à un changement de paradigme qui a débuté lors de la chute de l'empire aztèque sous le règne de Moctezuma, symbolisé par l'union de Cortés et de la Malinche. Cette aube évoque un changement d'ère, celle du grand métissage entre les peuples d'Amérique, les Espagnols, au Sud, et les Français, au Septentrion. Un métissage scellé par l'union du blé et du maïs, du Christ et de Quetzalcóatl.
Axe du maïs dont l'itinéraire va du Mexique central jusqu'en territoire wendat pour se perdre ensuite dans les échos de la Boréalie auxquels répondent des présences invisibles et la figure inquiétante du Carcajou, maître des paradoxes, des commencements et des crépuscules. C'est à ce voyage poétique, géographique et anthropologique que vous convie L'Aube métisse à travers mes pérégrinations dans le territoire, l'esprit des lieux et mon travail avec des chamans.
L'Aube se conçoit dans l'orgasme des crépuscules et est un métissage de tous nos héritages à l'ultime Occident de l'Eldorado spirituel.

On le trouve en librairie : https://www.decitre.fr/livre-pod/l-aube-metisse-9782383265740.html


vendredi 20 mai 2022

Solitude Polaire


Il y a une solitude de l’espace,
Une solitude de la mer,
Une solitude de la mort,
Mais ce sont compagnie
Comparées à ce site plus profond,
Cette intimité polaire :
Une Âme face à Elle-même
Infinité finie.

Emily Dickinson

jeudi 19 mai 2022

La seconde vie des mots après leur mise au tombeau


La mort, c’est sérieux
Surtout lorsque l’air se raréfie
Dans les affres de la décrépitude
Et que livré aux implacables lois du temps
Bien ficelé dans son fil d’Ariane
Incapable d’applaudir à la symphonie des oiseaux
Et qu’au creux de la mémoire
Le moi prend congé du fil de soie

Alors nourries de silence
Des semences de bienveillance
Dans leur linceul de lumière
Se fraient un chemin dans les champs dorés
Se livrent au temps
Au tumulte des heures
Au courant de vie impétueux
Publient leur existence sans consentement
À nouveau disponibles aux révélations

Lug Lavallée

mercredi 4 mai 2022

Si je devais mourir demain


Je rêve d'aller à la mer 
me laver de toutes les poussières
d'hier
me nimber de son écume 
du jour
linceul de lumière

M'abandonner au grondement
de sa vague de fond
ressac du non-retour
m'aventurer dans l'abyssale dédale 
marin

Unique est la vague
unique l'être
uni

Mon fil d'Arianne 
me ramène à Montréal

L'air se raréfie
ma bouche s'assèche
ma vue se trouble
j'entends avec peine
ta voix
dans le tumulte des heures
je m'engourdis

Me reste cette odeur de terre
retournée au printemps

Tu es là
une lettre à la main

Ta réponse tremblante 
à la mienne

Ne te retourne pas
surtout ne te retourne pas
il n'y a plus de compromis

Tout perdure


Cygne blanc

dimanche 3 avril 2022

Kyiv


Derrière les portes
il y avait un jardin
des rires
des promeneurs

Poussant les portes de la grande cour
des pigeons s'envolent
puis se déposent ici et là
picorant quelques gravillons
les ultimes miettes d'un frugal festin

Des chats amaigris cherchent
le dernier rayon de soleil
un chien erre sans maître

Ce va et vient
d'un passé au présent
déserté
ils furent nous fûmes 

Et cette odeur d'absence
aux rideaux flottants
des fenêtres béantes
des façades lézardées

Visiteuse céleste
la mer s'est retirée
dernier assaut
d'un tremblement perpétuel

Un instant encore
il y a un jardin
des rires
des promeneurs

Ouvrant les portes de la cour voisine
des colombes s'envolent
des enfants accourent
les bras chargés de chatons
mon chien retrouve son maître

Un orgue de barbarie joue
"on écrit sur les murs
la force de nos rêves
Nos espoirs en forme de graffiti
On écrit sur les murs pour que
l'amour se lève
Un beau jour
sur le monde endormi"

Cygne blanc



samedi 2 avril 2022

Auto-portrait


Cela ne m'intéresse pas de savoir s'il existe un Dieu
ou plusieurs dieux.
Je veux savoir si tu te sens appartenir ou si tu te sens abandonné.
Si tu connais le désespoir
ou peux le voir en d'autres.
Je veux savoir
si tu es prêt à vivre dans le monde
avec son âpre besoin de te changer.
Si tu peux regarder en arrière résolument
et dire : voici où j'en suis.
Je veux savoir si tu sais comment fondre
dans ce feu intense de la vie
basculant vers le cœur de ta quête.
Je veux savoir si tu consens
à vivre, jour après jour,
avec les conséquences de l'amour
et l'amère difficile passion
de ta défaite assurée.
J'ai entendu que,
dans ce corps à corps féroce,
même les dieux
parlent de Dieu.

David Whyte

jeudi 24 mars 2022

Zone ouverte


Il ne s’agit pas de parler,
ni non plus de se taire :
il s’agit d’ouvrir quelque chose
entre la parole et le silence.
Peut-être que lorsque tout passera,
y compris parole et silence,
restera cette zone ouverte
comme une espérance à rebours.
Et peut-être que ce signe inversé
constituera une mise en garde
pour ce mutisme illimité
où manifestement nous sombrons.

Roberto Juarroz - Poésie verticale

lundi 21 mars 2022

Rouge carnage

Miro - triptyque bleu

Bleu comme rivage
Rouge comme dans carnage
L’entremêlement de l’espoir et de la rage

Conflits et tensions
Ukraine et Russie
Sous le ciel, vous l’avez vu aussi
Jonchent des défunts, des gens meurtris
Des victimes de l’ennemi

Comment osez-vous tourner la page ?
Arrêter de courir le long du rivage ?

Viktoriya Zatsarna

samedi 12 mars 2022

Les âges de l'amour


L’amour à quatre ans
S’amuse à arracher les pattes des sauterelles
Sautille de fleurs en couleurs
Collectionne les estampes du bonheur
Et s’endort le soir dans des rêves d’aquarelles

L’amour à treize ans
Allonge ses bras, ses soifs et ses mains
Scrute l’opacité de la nuit avec un sonar
Rutile dans des brousses denses en quête d’un léopard
Fixe des rendez-vous païens aux carrefours des chemins

L’amour a toujours vingt ans
Il susurre des oiseaux de feu du bout de ses lèvres
Aux battements de son tambour, il fait vibrer ses tempes
Discourt comme un prêtre troubadour dans son unique temple
Et toujours, suit les rouges à lièvres de ses horizons vierges

L’amour à vingt-six ans
Installe son campement
Multiplie les projets avec ses tentacules de pieuvres
Et cherche à transformer son couple en chef-d’œuvre
Puis glisse d’enchantements en enfantements

L’amour à trente-trois ans
Écartelé à la croisée des sept douleurs
À l’heure atroce et pénible des choix
Hésite entre écouter sa voix et emprunter sa voie
Cherche à distinguer le vrai du faux des anges et démons souffleurs

L’amour à trente-neuf ans
Éclairé par la Grande-Ourse
Bâtit et aménage sa tanière
À même les semences du futur et les rêves d’hier
Pour le bonheur de ses petits oursons

L’amour à quarante-quatre-ans
Se mesure à de nouvelles règles
Démons du midi, appétits inédits
Besoin d’être compris et d’épuiser les non-dits
Pour retrouver la fraîcheur des bonheurs espiègles

L’amour à cinquante-deux ans
Reprend son baluchon
Et pense à retourner chez soi
Après avoir beaucoup pensé, beaucoup erré
Joué au cochon avec des nichons
Cesse d’être affairé et conçoit un amour éclairé

L’amour toujours reste jeune et vieillit bien

Lug 20-02-2022

vendredi 11 mars 2022

Trace perdue


Il est essentiel de prendre soin de ce ciel en nous, invisible aux autres, de ce sanctuaire que la vie nous a édifié et que peuplent les messagers, ceux qui, de façon multiple, nous ont inspirés, conduits vers le meilleur de nous-mêmes. Dans tous les lieux habités par la souffrance se trouvent aussi les gués, les seuils de passage, les intenses nœuds de mystère. Ces zones tant redoutées recèlent pourtant le secret de notre être au monde. L’espoir ne doit plus être tourné vers l’avenir mais vers l’invisible. Seul celui qui se penche vers son cœur comme vers un puits profond retrouve la trace perdue.
 

Christiane Singer

jeudi 10 mars 2022

Avant de m’assagir


(Sur un air de Jean-Pierre Ferland)

Te souviens-tu des balançoires
qui nous soulevaient les pieds jusqu'au ciel
la chevelure dans la ramée des arbres
la tête renversée par les élans telluriques

Juste pour te plaire
je mangeais des grappes de lilas
je buvais la bave des marguerites
je saignais les coquelicots

Te souviens-tu lorsque nous courrions
plus vite que le nuage chargé de pluie
d'orage nos corps électrisés se heurtaient
aux portails séraphiques

Pour te charmer je te confectionnais
des bracelets de limaces
je caressais le ver de terre
je croquais l'escargot

As-tu souvenir de l'étang aux quenouilles
où nous jouions aux noyés
où filait la brume d'avril
sur nos visages étales nos corps fluets

Pour te conquérir je gagnais la rive
te tendais un roseau effleurant ta peau
chantant t'appelant en vain
tu t'abandonnais à l'onde

Tu ne te souviens plus

Pour t'aimer j'effeuille la marguerite
un peu beaucoup désespérément
infiniment  

Cygne blanc Avant de m'assagir
Je veux me garder
Un coin de ciel
D’orange brûlée
Un nectar d’ébène
Plein la gorge
Des percussions d’eucalyptus
Plein les oreilles
Et d’être rejeté
Comme Jonas
Par un océan
Jamais lassé
De répandre
Ses perles de bonheur

Avant de m’assagir
Je veux abandonner
Aux morsures du sable
Les mues de mes soucis
De mes regrets
Et de mes amours
Non consommés
Je veux surtout
Marcher pieds nus
Dans les diaphanes lumières
Jusqu’à l’établi
De l’oubli des jours
Où le batelier est roi

Avant de m’assagir
Je veux croire
Une dernière fois
Que l’impossible
Que Sydney, Rio,
Valparaiso, Oslo
Ne sont pas plus éloignés
Que mes yeux le sont de tes lèvres
Que dans chaque rose
Un mystère d’amour repose
Que le ciel vient
À qui sait l’attendre
Et le tendre


Lug 03-02-2022

mercredi 9 mars 2022

L'ombre d'une ombre

 


La guerre,  la guerre ! Encens et icônes

 Les éperons jacassent,

 Mais je n'ai rien à  faire  ni du tsar

 Ni des querelles des peuples.


Comme sur une corde fêlée 

Je danse petit danseur.

Je suis l'ombre d'une ombre. Je suis lunaire

De deux sombres lunes.

Marina Tsvétaiéva

mardi 8 mars 2022

Les portes de Kiev


J’ai franchi les portes de Kiev. Rêve ou réalité? Qu’importe! Tout au-delà des portes semble surnaturellement si réel. La ville bombardée est désertée. Seule la statue de la Matouchka Rossia est restée intacte. C’est trop d’austérité, de gravité et de silence. Un silence de pierre comme celui d’anciennes religions et d’anciennes civilisations devenues aphones. On croirait assister au triomphe lithologique du gris et de la poussière de gneiss. Dans cette ville abandonnée par ses fantômes, j’ai l’étrange sentiment que tout peut basculer. Et que dire de cette insistante et intangible poussière qui flotte dans l’air stagnant et qui tait des épopées et des histoires singulières ? 

J’en suis à ces impressions quand j’entends quoiqu’encore très faible un bruit semblable à celui d’un serpent qui rampe sur l’asphalte. Soudainement, au coin d’une rue, une silhouette apparaît, une silhouette qui semble être celle d’une vieille dame.  C’est une vieille femme dont il est impossible d’attribuer un âge tant le temps s’acharne à la maintenir en vie. Toute courbée, rabougrie, bossue, sculptée par l’arthrite, elle se traîne, indestructible telle Mère Courage, enveloppée comme un oignon dans des couches de morceaux de vêtements déchirés jaunes, gris et moisis. Un zéphyr à tête de vizir turc se lève pour disparaître aussitôt.

La vieille centenaire m’a aperçu et quand j’essaie d’immobiliser son regard, je me sens avalé par les profondeurs noires de la Terre. Je la suis de loin. Au tournant d’une rue, elle disparaît et j’aperçois alors un enfant chauve tout recroquevillé sur lui-même qui semble purger une pénitence comme celle réservée aux mauvais garnements qu’on forçait à la retenue dans le coin d’une salle de classe. Quelque chose contraste entre son immobilité et celle des stèles des bâtiments bombardés, quelque chose de l’ordre de la détention éternelle dans un corps encore doté de vie, mais qui n’a plus de volonté autre que celle de respecter sans manifester la pénitence qui a scellé son âme, blonde comme la lumière des steppes quand elle danse avec la poussière des villes. Il voulait des châteaux… Le voici réduit à un carré de sable aux frontières infranchissables. Cet enfant plongé en lui-même fut jadis un homme qui se mesurait aux tigres, aux ours et aux grands de ce monde. Il était fier comme le premier empereur mésopotamien Gilgamesh, rien n’était à l’épreuve de ses défiances et il aimait par-dessus l’ordre et la puissance, essentiellement les siens.

Dans la stridence silencieuse et aigüe de Kiev, les bâtiments sont les cartilages des ailes d’étranges créatures de rêves! Ici tout à sa doublure, malgré ce nimbe radioactif de Tchernobyl réactivé. Un jeu de poupées gigognes et de pelures d’oignons qui cache un atome fertile de Terre promise.

J’avais oublié que c’était le premier jour du printemps. Subrepticement, je sens que je dois détourner mon attention de la scène avec l’enfant et me retourner. Je vois alors la vieille dame franchir la grande porte de Kiev pour disparaître dans la steppe ancestrale. Elle a retiré ses pelures de misère et apparaît alors dans toute sa gloire avant de s’évanouir dans la rosée. 

Les cloches de la Kiev restaurée se mettent alors à sonner et les rues se remplissent de ses habitants comme dans ces toiles des peintres flamands. Les gratte-ciels et les tours d’habitation construites à l’époque de la Russie soviétique sont disparus et à leur place de vieilles chaumières sont apparues qui laissent s’échapper des filets de fumée parfumée de leurs âtres. Je comprends alors la prophétie du Père Zosime relatée par Dostoïevski dans Les Frères Karamazov au sujet de la réinstauration de la Jérusalem céleste, de la cité éternelle du Christ-Roi, une fois le dernier orgueil vaincu, déposé aux pieds de la grande Déméter russe, la Matouchka Rossia dont il ne reste que le cartilage dans la cité légendaire.

Lug 03-03-2022



vendredi 4 mars 2022

Tes questions mon chaton




 Maman, c’est quoi la guerre ?

C’est une rumeur étrangère,

Dans les débats télévisés,

Ce sont des présidents fâchés

Et leurs peuples mal informés.


Maman, c’est quoi la guerre ?

C’est la bourse en décrue,

Une moisson de blé jaune perdue

Et des gens qui prient

A l’autre bout du pays.


Maman, c’est quoi la guerre ?

C’est le brame des canons

Roulant vers nos régions

Et des voitures en sens contraire

Qui fuient vers la frontière.


Maman, c’est quoi la guerre ?

C’est du feu dans le bleu de l’air

et du sang sur la terre,

C’est, avant l’aube, ton père parti

Avec un pauvre fusil.


Maman, c’est quoi la guerre ?

Ce sont des maisons cassées,

Des sirènes toutes les heures,

C’est la voisine qui pleure

Et ton père qui tarde à rentrer.


Maman, c’est quoi la guerre ?

Ce sont des cris dehors,

Suivis de silences trop sonores,

C’est ton père disparu

Qui, peut-être, ne reviendra plus.


Maman, c’est quoi la guerre ?

C’est un souffle affreux et toi,

Dans mes bras trop maigres, toi,

Mon chaton, mon tout petit mignon,

Toi, qui ne posera plus de questions…


Toi, qui ne posera plus de questions...


Isabelle Forestier




lundi 14 février 2022

Te souviens-tu ?


Te souviens-tu des balançoires
qui nous soulevaient les pieds jusqu'au ciel
la chevelure dans la ramée des arbres
la tête renversée par les élans telluriques

Juste pour te plaire
je mangeais des grappes de lilas
je buvais la bave des marguerites
je saignais les coquelicots

Te souviens-tu lorsque nous courrions
plus vite que le nuage chargé de pluie
d'orage nos corps électrisés se heurtaient
aux portails séraphiques

Pour te charmer je te confectionnais
des bracelets de limaces
je caressais le ver de terre
je croquais l'escargot

As-tu souvenir de l'étang aux quenouilles
où nous jouions aux noyés
où filait la brume d'avril
sur nos visages étales nos corps fluets

Pour te conquérir je gagnais la rive
te tendais un roseau effleurant ta peau
chantant t'appelant en vain
tu t'abandonnais à l'onde

Tu ne te souviens plus

Pour t'aimer j'effeuille la marguerite
un peu beaucoup désespérément
infiniment  

Cygne blanc

vendredi 11 février 2022

Entre deux


Je suis intouchable

Je suis vaste

Je suis éternel

Je suis vulnérable

Je suis petit

J'ai besoin d'aide

Entre ces deux, ma vie coule.

Jeff Foster

mercredi 9 février 2022

Nous ne sommes pas des cloportes


Nous ne sommes pas des cloportes
nourris de pourriture
terrestre
déambulant
sous les trompettes de la mort
cohorte lucifuge
ras de terre

fuyant le désordre
au moindre soulèvement
d'une pierre d'une écorce
d'une tempête
d'un œil inquisitif

Nous ne sommes pas
des bouc-émissaires
des moutons de Panurge
des rats de laboratoires
des innocents
des esclaves des robots

Nous utilisons les robots
nous libérons les esclaves
nous protégeons les innocents
nous n'avons pas de rats de laboratoire
nous n'imitons plus les moutons de Panurge
nous ne sacrifions plus les boucs émissaires

Nous étions de la cohorte
des anges déchus
aveugles sourds
criards déçus

Nous sommes les fruits
de l'arbre de la Connaissance
nourriture des porcs
de l'enfant 
du divin

Nous sommes souffle
infini

Cygne blanc

mardi 8 février 2022

L'image


L’image
Un arbre à mots
Un point dans l’infini
Une procession de mages
Dans des décors de mirages

L’image
Une tête libérée de son tronc
Et de son paysage
Une capture dans les écrans de nos vies

L’image
Un pont de fuite à souvenirs
Un accord entre Ciel et Terre
Un phosphène incarné
Du regardant observé
Un autel à chaque ascension
Une auge à répétitions

L’image
Un pont entre deux visages
Deux voyages

Lug

lundi 7 février 2022

Atome de silence


Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.

Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !…»

Paul Valery

samedi 5 février 2022

Tout le monde à l'autel


Faites confiance aux baisers furtifs des lobélies
Pour libérer vos lobes de leur folie
Faites confiance aux dentelles des bégonias
À vos vieilles tantes avec leur Ave Maria
Faites confiance aux camélias
Aux nymphettes des orphelinats
Faites confiance aux envoûtements des gardénias
Aux veuves noires drapées de nuits de deux-mâts
Faites confiance aux confidences des magnolias
Et gardez-vous des pizzerias, de la mafia et des dahlias
Faites confiance aux morsures des orchidées
À leurs nuits érotiques avec leurs pattes d’araignées
Faites confiance aux éclosions des roses et des lotus
Aux tiges qui s’enfoncent dans votre cœur et votre plexus
Faites confiance aux fleurs qui ont le sens du baroque
Faites confiance à l’immensité derrière leur synecdoque

Faites confiance aux avertissements des chiens
À leur prescience et savoir wagnériens
Faites confiance au sommeil des chats
Pour choisir vice-versa entre geisha et pacha
Faites confiance à l’entêtement des fourmis
Pour vous libérer des sortilèges ennemis
Faites confiance aux oreilles de lapin
Pour connaître les vertus de la foudre de perlimpinpin
Faites confiance aux yeux du crapaud
Pour changer de vie et de peau
Faites confiance au vol de l’aigle
Et à l’ergot de seigle
Pour retrouver le ciel
La tête sur l’autel.

Lug 07-01-2022

vendredi 4 février 2022

Muse triste




Ma muse est triste. Elle ne sait plus quoi chanter devant la folie des hommes. Poésie, ma mie, en moi s'est tarie tandis que coulent larmes de sang et d'oubli, qui ne sauraient étancher la soif des cœurs arides. Mais ma muse me l'a dit : elle ne reprendra voix que lorsque par moi Tu chanteras, éperdument...

jeudi 6 janvier 2022

Civet des Fêtes


En ces temps des Fêtes
aucune défaite
je cuisine au four et au moulin
je veille au grain
je montre pattes blanches à tous mes invités
je ne porte que le tablier devant derrière
selon les appétences de chacun

Bon assez parlé
il me faut me réinventer une fois l'année
là dans le décongelé
je tire au sort une pièce encore toute encélophanée
en fait je ne sais trop ce que c'est
j'aperçois une patte par-ci par-là
une cage qui devait être thoracique
un œil vitreux
ah un bec de lièvre
ça me parle
le petit Levreau pris au collet
par mon frérot cet automne
Il était chaud lors du dépeçage
son estomac bourré de cèdre le verdissait
mais là sur le comptoir
il n'a pas bonne mine
il a même perdu la forme
je vais le retaper
vous le cuisiner à ma façon
quelques pommes de terre dans une chaudière
des carottes des oignons
les lapins adorent les carottes
mes invités de même c'est bon pour l'humeur

D'abord le faire sauter lui
qui ne bondit plus
allez sautes mon Petit
sauves-toi si tu le peux
ici il n'y a que des bouchers
des couteaux des hachoirs
et des mâchoires
je vais te farcir aux pruneaux
qu'en penses-tu
à moins que tu ne préfères les olives
j'en garde une pour remplacer ton œil borgne
et pourquoi pas une farce aux marrons
c'est bon les marrons
c'est doux, c'est rond et marron
en fait ce sont des châtaignes
ça me rappelle le petit bois
ta garenne et la rabouillère
non la rabouillère n'est pas
un met cuisiné

Mon gibier est là en attente
d'être farcis
il ne la trouve pas drôle
et moi de faire durer le supplice
agitant mes instruments contondants
dans tous les sens comme un samouraï
bien aiguisé devant son maître
et quel maître ce lièvre
mort ou vivant
il nous vient de la lune
il peuple la terre mère
et la nourrit bien sûr
Bon mes invités se font pressants
durant ces temps froids
vais-je leur fricoter un ragoût à la Jeanette B.
une chaudrée chasseur à l'ancienne
une tourte à la Montignac
un soufflé...

Ouf je suis essoufflé
et je m'agite l'écumoire

Durant tout ce temps où
je vous raconte ces histoires
j'ai pu passé au chinois
ma sauce aux truffes
rien que ça mes amis
et j'en réserve une pour
le bout du nez de mon petit
ah je ne vous dis pas où je la fourre celle-là

En parlant de fourrage mon petit lapin
je ne t'oublie pas
là déjà tu me zyeutes de ton œil vert olive
et de l'autre noir-assommoir
Je sens que l'on va dévorer mon plat
au fait comment le nommer
Sauté de lièvre au beurre blond
Fourré de lapin au foie gras
Pâté campagnard non c'est un peu lourd
plutôt Terrine ou Verrine de Maman Dion
ou Tartare de Tartempion
Oh là je m'égare
après deux petits verres
j'échappe mes ustensiles
et joue de la bassine de cuisine
tout en cuivre cabossé
style "steelpan"
pas raisonnable le cuistot

Mon lapin saute toujours dans le beurre blond
de plus en plus noir d'ailleurs
un lapin noir
un lapin blanc
peut-être gris comme je le deviens
mais celui-là ne sortira pas du chapeau
je vous le promets
je lui ai attaché les pattes
avec de la ficelle de chanvre
entièrement comestible
soyez tranquilles mes petits estomacs
fragiles
y a qu'à bien mâcher
"se faire aller le mâche-patate"
expression peu distinguée
mais bien imagée et tellement efficace

Non je ne vous servirai pas
de pomme de terre
en robe des champs
ni en robe de chambre
ni pillée ni écrasée
ni enrobée ni triturée
mais des flageolais
oui je sais les flageolais
accompagnent surtout l'agneau
mais j'observe que mon petit lapin
sauté et ressauté
ressemble de plus en plus à un agneau
alors je me permets de le flageoler
de le cajoler
je lui fais du plat

Ah oui c'est à mes invités que je ferai du plat
à plat ventre même et bien engainé
avec ou sans tablier

Toi mon lapin je te mets au plat
au four bien garni bien entouré et assaisonné
au chaud nappé d'une sauce mousseline
ainsi tu peux rêver
de retrouver ton terrier
ta forêt parfumée de truffes
et moi de me verser une larme
puis une autre
mon verre à moitié plein
à ta santé mon petit chat

Et mes invités
et bien ils m'ont posé un Lapin
je n'en ferai pas tout un plat
Ils sont dans la lune sans doute
la terre est ronde et moi
je suis rond marron
petit marmiton

Cygne blanc



vendredi 19 novembre 2021

Hommage à Michel Garneau


C’est à Montréal sous la pluie
trente deux ans plus tard
rue Mt Royal et St Denis
la lumière est rouge les arbres orangés
je croise son large sourire
il se retourne je tressaille
est-ce lui
le jeune homme de San Francisco
il me dit je suis taureau c’est pour ça
je ris de sa fraicheur
il ajoute j’ai tout abandonné
je suis libre comme l’air

Autour de nous les badauds
de ce dimanche douze septembre
la pluie ruisselle sur ses cheveux
sur son visage sur sa veste délavée

Il pleure il sourit
une seconde nos yeux se racontent
leur histoire d’amour
comme « Une pelletée de nuages »
« L’épreuve du Merveilleux »
pour « Les petits Chevals amoureux »

Les feux passent au vert
à l’orange reviennent au rouge
toujours ce feu rouge
le monde circule
nous restons là
combien de temps
je ne sais plus

On dit qu’après la pluie
ils se sont consumés
dans l’illumination de cette rencontre
de ce rendez-vous

Depuis sur la chaussée une Étoile
on peut y lire
San Franscisco 1969
Montréal 2021
Je vous invite à retrouver cette Étoile…

Cygne blanc

dimanche 24 octobre 2021

Comme une lumière


« C’était à San Francisco en un autre siècle
Il faisait très beau
J’étais en train d’avoir trente ans
Au coin d’une rue en attendant 
que la lumière soit verte
je vois de l’autre côté
en robe orange une femme
qui m’entre dans le plexus
comme une lumière
Et nous nous rencontrons
au milieu de la rue une seconde
On s’arrête dans le milieu 
de la vie une seconde
Elle me dit  my you’re beautiful
et je ris et ce rire ruisselle en dedans
une seconde dans le soleil
Nos regards se touchent
Une seconde et c’est l’amour
Et c’est le plaisir et le bonheur
Une seconde comme une lumière
Entrant dans le plexus
plus solaire
que d’habitude » 

Michel Garneau


lundi 9 août 2021

Le coeur riant


Ta vie est ta vie

Ne te laisse pas abattre 

Par une soumission moite

Sois à l’affût

Il y a des issues

Il y a de la lumière quelque part

Il y en a peut-être peu

Mais elle bat les ténèbres

Sois à l’affût

Les dieux t’offriront des chances

Reconnais-les

Saisis-les

Tu ne peux battre la mort

Mais tu peux l’abattre dans la vie

Et le plus souvent tu sauras le faire

Le plus il y aura de lumière.

Ta vie, c’est ta vie.

Sache-le tant qu’il est temps

Tu es merveilleux

Les dieux attendent cette lumière en toi


Charles Bukowski

samedi 7 août 2021

Faire le portrait d'un oiseau


Faire le portrait d'un oiseau
Prévert m'a précédé
mais il y a des myriades d'oiseaux

Petit oiseau de toutes les couleurs
chante Bécaud

Peindre  capturer
l'unique spécimen
retrouver l'oiseau envolé
suivre sa trace étoilée
sur le sable
de l'écume aux nuages

Prévert
prête-moi ta plume

De l'encrier d'azur
le geai  le merle  l'hirondelle
éclaboussent le ciel
de leurs chants  de leurs cris
de leurs ailes

À l'ombre du jardin
la colombe esseulée
unique
symbole de Paix

Née d'un seul trait
sur la toile tendue
par un ange

Cet ange
ne la quittera plus

Portrait d'un oiseau
empreinte de l'ange
naissance d'une colombe

Sur la toile mouillée d'azur
plus qu'une branche d'olivier

Cygne blanc


mardi 22 juin 2021

La courbe de tes yeux


La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

Paul Eluard