mercredi 19 mai 2021

À l'impossible on est tenu


Oui je sais que

la réalité a des dents

pour mordre

que s’il gèle il fait froid

et que un et un font deux

je sais je sais

qu’une main levée

n’arrête pas le vent

et qu’on ne désarme pas

d’un sourire

l’homme de guerre

mais je continuerai à croire

à tout ce que j’ai aimé

à chérir l’impossible

buvant à la coupe du poème

une lumière sans preuves

car il faut être très jeune

avoir choisi un songe

et s’y tenir

comme à sa fleur tient la tige

contre toute raison

J. P Simeon

lundi 17 mai 2021

L'arbre aux pommes d'or


Face à l'arbre
un silence s'impose
une halte dans le temps

Je me suis souvent assise
à tes pieds
dans la fourche de tes racines
sur la mousse de ton ombre
ma colonne appuyée
à la tienne

On dit que tu possèdes
ton propre langage

Je t'écoute
bruissant ramant
murmurant
entre soleil et rosée
entre ciel et terre

parfois cognant
craquant tambourinant
entre lunes et marées
chantant Gaïa
appelant Héra 

Je suis un fruit
de mon arbre généalogique
d'autres diront une branche
un bourgeon une fleur
issus d'une fécondation 

Je fis un rêve
où j'étais couchée
dans un verger
les arbres y étaient
couverts de pommes d'or

Je saluais à mon réveil
ces Soleils
illuminant ma nuit

Assise à tes pieds
je t'écoute
tu grandis en moi
je jouis de tes jeux
d'ombre et de lumière

Cygne blanc



samedi 8 mai 2021

Un monde idéal


J’ai déjà vécu dans un monde parfait où il n’y avait pas d’Idéal et encore moins d’idéaux ou d’idées fixes, dans la nudité d’une lumière sans mémoire et sans souvenir d’elle-même. En vérité, cet état n’avait rien à voir avec moi et qui que ce soit. Je n’ai pas non plus conscience de l’avoir quitté. Comment et pourquoi y retournerais-je maintenant que le poison de la recherche d’idéal coule dans mes déveines?

M’y voici donc dans le monde idéal; celui de la grimace et des limaces, de la production et de la consumation. M’y voici à m’envoler librement, lyriquement, amoureusement, mystiquement vers des plafonds dont j’ignore évidemment les couleurs dans l’enthousiasme de mes aveuglements. 

Et si l’idéal n’était qu’une question d’attraction? Faudrait peut-être le demander aux nephilims? Mais je crois qu’ils se sont desséchés depuis le temps et les filles de la Terre qu’ils ont aimées ne leur ont guère laissé le prestige de la paternité.

Un radis taoïste vous dira sûrement que l’idéal n’est que la brume du Tao. J’ai assisté bien sûr à quelques percées et effluves de nirvana, mais rien encore qui m’autorise à penser que c’était autre chose qu’une grimace du prince de la quête d’absolu si encore il existe.

Alors le monde idéal pour moi se trouve peut-être dans la giclée des risettes des enfants, la peur attachante des faons, la résilience des plantes et des bestioles et le retour de l’ange. Une effluve, l’haleine d’un vent sans attache, un Verbe sans syntaxe.

Lug Lavallée

mardi 4 mai 2021

J'emporte votre âme

 Vous ne saurez jamais que votre âme voyage

Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté

Et que rien, ni le temps, d'autres amours, ni l'âge

N'empêcheront jamais que vous ayez été.

Que la beauté du monde a pris votre visage,

Vit de votre douceur, luit de votre clarté,

Et que le lac pensif au fond du paysage

Me redit seulement votre sérénité.

Vous ne saurez jamais que j'emporte votre âme

Comme une lampe d'or qui m'éclaire en marchant ;

Qu'un peu de votre voix a passé dans mon chant.

Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme

M'instruisent des sentiers que vous avez suivis,

Et vous vivez un peu puisque je vous survis.

Marguerite Yourcenar, Les Charités d’Alcippe

dimanche 2 mai 2021

Le printemps jeune et bénévole


Le printemps jeune et bénévole

Qui vêt le jardin de beauté

Elucide nos voix et nos paroles

Et les trempe dans sa limpidité.


La brise et les lèvres des feuilles

Babillent, et lentement effeuillent

En nous les syllabes de leur clarté.


Mais le meilleur de nous se gare

Et fuit les mots matériels ;

Un simple et doux élan muet

Mieux que tout verbe amarre


Notre bonheur à son vrai ciel :

Celui de ton âme, à deux genoux,

Tout simplement, devant la mienne,

Et de mon âme, à deux genoux,

Très doucement, devant la tienne.


Emile Verhaeren